La Maison Losseau


L'intérieur de cette maison est l'exemple le plus achevé de l'éclosion de l'Art nouveau à Mons. Réalisée sous la direction de l'avocat Léon Losseau par l'architecte bruxellois Saintenoy et par les architectes Sauvage et Sarrasin. Depuis le plus petit détail relevant de l'architecture jusqu'aux éléments de mobilier et de décoration, tout est pensé, équilibré et intégré.


Chaque pièce est dédiée à une fleur, déclinée selon différentes formes et dans toutes les disciplines : boiseries, mosaïques, marqueteries ou encore vitraux. Le goût et la recherche, tant dans les matériaux que dans les formes, feront de cette maison la demeure la plus confortable de Mons. Elle était avant la guerre 1914-1918 la seule maison de Mons éclairée à l'électricité et équipée d'un ascenseur.


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Léon Losseau est le parfait exemple du grand bourgeois cultivé de son époque, évoluant dans une société en pleine mutation. Il passera toute sa vie à lire, écrire et collectionner, car, en humaniste convaincu, il considère que la connaissance, via les sciences et les arts, élève l'homme, en fait un être libre et heureux, comme sa devise en grec ancien l'exprime clairement.


Né à Thuin en 1869 et mort à Mons en 1949, il mettra une grande partie de son temps et de son énergie dans la valorisation de sa ville et de sa région. Parmi ses nombreuses initiatives, il milite pour la création d'un institut de radiodiffusion wallonne, est l'un des fondateurs de la section montoise de l'Association pour le Progrès intellectuel et artistique de la Wallonie et pousse à la création d'une Université du Hainaut ainsi que d'une Cour d'Appel. Il invitera également de nombreux intellectuels et artistes à Mons et réussira à y créer une belle émulation.


Le salon style Empire




Les traces de l'ancien papier peint


Lorsque Léon Losseau envisage de rénover l'immeuble que son père a acquis en 1873 rue de Nimy, il commence à réfléchir à sa vision de la maison idéale. Il désire en effet réunir dans un écrin le raffinement artistique, les perfectionnements techniques les plus aboutis et le confort le plus moderne.


Il ne veut pas d'une maison pastichant les styles du passé, ce qui est pourtant la norme à l'époque dans sa ville. Il se pose en pionnier d'un Art Nouveau qu'il réussit à s'approprier, et aménage, à partir d'un hôtel particulier du XVIIIe siècle, l'une des plus belles réalisations du style dans le Hainaut.


Léon Losseau fait appel à Paul Saintenoy, un architecte bruxellois à la production éclectique. Membre de la Commission Royale des Monuments et des Sites, il est a priori assez classique et est même plutôt connu pour ses travaux sur l'architecture romane, gothique ou renaissance.


Pourtant, en 1899, il vient de terminer à Bruxelles l'extension des grands magasins Old England (aujourd'hui Musée des Instruments de Musique), un remarquable immeuble de fer et de verre.


Le hall d'entrée




Alors que la majeure partie du projet est confiée à Paul Saintenoy, deux architectes parisiens s'occupent de l'aménagement intérieur et de la décoration. Henri Sauvage, qui a travaillé chez Saintenoy, et Charles Sarazin, tous deux illustres représentants de l'Art Nouveau français, seront en effet chargés d'imaginer les planchers, lambris, mobiliers, toujours dans un souci de simplicité, de sobriété et d'originalité.


Le style raffiné de la maison n'est pas le seul témoin des standards de modernité exigés par son propriétaire. Toujours désireux de posséder ce qui se fait de mieux, Léon Losseau y intègre de nombreuses technologies inédites à l'époque. À l'aube du XXe siècle, il fera installer un système de chauffage central, des volets mécaniques pour ses fenêtres à guillotine et, un peu plus tard, le téléphone. C'est également, à Mons, la première habitation éclairée à l'électricité.


Le bureau bibliothèque








La grande pièce ou salon de famille













Un vase signé Gallé


Une table signée Gallé


L'ascenseur



La cabine de l'ascenseur


Le vestiaire




Le bar


La salle à manger




Deux horloges se font face avec un mécanisme intégré




Un radiateur avec chauffe plat et assiettes

La cuisine




3 robinets comme à la Villa Cavrois, mais au lieu de l'eau chaude, l'eau froide et l'eau adoucie, les appellations sont différentes il y a l'eau chaude, l'eau de la ville (= froide) et l'eau de pluie (= adoucie).



Les toilettes



La serre


Vue de la serre et de sa terrasse depuis le jardin

L'affaire Rimbaud



En 1901, alors qu'il fouille l'atelier de l'Alliance typographique, une imprimerie bruxelloise, à la recherche d'un tirage particulier de la Belgique Judiciaire, Léon Losseau fait une trouvaille qui le rendra célèbre dans le monde de la littérature. Il y déniche un « ballot sali, maculé, couvert de poussières » qui regroupe plusieurs centaines d'exemplaires de l'édition originale d'Une Saison en enfer d'Arthur Rimbaud. Immédiatement, le bibliophile reconnait la rareté de sa découverte.


En 1873, Rimbaud a dix-neuf ans. Il a passé quelques mois à Londres et sa liaison avec Verlaine vient de prendre fin brutalement, à Bruxelles : Verlaine a fait feu sur lui à deux reprises et l'a légèrement blessé au poignet, avant d'être incarcéré à la prison de Mons. Rimbaud se retire dans la ferme familiale de Roche, près de Charleville, dans les Ardennes françaises, où il se met à écrire Une Saison en enfer. Cette œuvre hallucinée, qui a révolutionné la poésie moderne - après lui, rien ne peut plus jamais être comme avant - Verlaine la décrit, dans « Les Hommes d'aujourd'hui », comme une « Prodigieuse autobiographie psychologique, écrite dans cette prose de diamant qui est la propriété exclusive de son auteur ».


Rimbaud fait imprimer son recueil à Bruxelles. Il en emporte quelques exemplaires imprimés à titre d'épreuves d'auteur, fait envoyer certains d'entre eux à Paris et en dépose un à Verlaine encore incarcéré à Mons.


Ces ouvrages seront à l'origine de la diffusion de l'œuvre du poète. Selon la légende colportée plus tard par ses ayants droit et, en particulier, par son beau-frère Paterne Berrichon, il brûle les livres qui lui restent dans un acte d'autodafé, arrête définitivement d'écrire et part à l'aventure, en Europe, en Orient, puis en Afrique et en Arabie. Mais le seul témoin de cette destruction, la sœur de Rimbaud et future femme de Berrichon, n'a que dix ans à l'époque. Et si elle a plus tard confié à son mari le souvenir de son frère mettant le feu à ses livres, il ne s'agit probablement que des quelques copies encore en sa possession. Car Rimbaud, quittant la Belgique pour d'autres continents et finissant sans doute par se désintéresser de ce chapitre de sa vie, n'a jamais payé sa facture à l'Alliance typographique. Pendant quelques décennies, sa commande abandonnée s'est alors lentement recouverte de poussière dans le magasin de l'imprimeur.


Lorsque Léon Losseau fait son incroyable découverte, il ne sait pas quelle attitude adopter. Hésitant à détruire, vendre ou distribuer les précieux ouvrages, il n'en parle qu'à quelques proches et réussit à conserver le secret encore plusieurs années. Finalement, il prend la décision d'offrir les exemplaires de ce trésor à ses amis de la Société des Bibliophiles et Iconophiles de Belgique lorsque se tiendra l'une de leurs rencontres collégiales à son domicile, rue de Nimy, douze ans plus tard.


Après avoir distribué une partie des ouvrages à ses confrères, Léon Losseau s'interroge toujours sur le sort à réserver au reste de son stock.


Paterne Berrichon, soutenu par un collectionneur, l'encourage même à en détruire l'intégralité pour, comme il le prétend, prolonger le geste passionné - et fantasmé - de Rimbaud et préserver la rareté de ce joyau.


S'il ne veut pas « causer de peine » aux possesseurs des exemplaires connus ni en faire chuter la valeur, Léon Losseau s'amusera longtemps, comme en témoigne la correspondance conservée dans sa maison, aux dépens du microcosme littéraire qu'il a profondément secoué. Choisissant finalement de distribuer Une Saison en enfer au compte-goutte à des personnes qu'il estime « dignes » de les posséder (écrivains et anonymes aimés), il soutiendra qu'aucune de ces transactions ne fut jamais monnayée. Certains exemplaires se retrouvèrent cependant sur le marché, et continuent de faire le bonheur d'autres collectionneurs.